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Il y a une semaine, L’Olympia rouvrait ses portes : Brigitte Fontaine à l’honneur

Publié le 15/09/2020 par Emilie Fenaughty
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Il y a une semaine, L’Olympia rouvrait ses portes : Brigitte Fontaine à l’honneur

 

Certains pourraient voir le concert qui a eu lieu le 06 septembre dernier à l’Olympia — fermé depuis le 11 mars dernier en raison de la crise sanitaire qui a paralysé le pays depuis des semaines, comme une sorte de cérémonie. Cérémonie en l’occurrence tenue par l’une des grandes prêtresses de la chanson française, et certainement la plus fantasque et punk de toutes. Je parle évidemment de Brigitte Fontaine, poète, chanteuse, rebelle, dont la carrière a débuté il y a maintenant une cinquantaine d’années.

 


 

À 81 ans, Brigitte Fontaine fascine et impressionne. Pour ma part, je n’avais jamais trop prêté attention à l’œuvre colossale de cette femme « sauvage et gentille » (comme elle se décrit en 1999 dans une interview à des Mots de Minuit) jusqu’à récemment. Plus jeune, je ne voyais en Brigitte Fontaine qu’une sorte d’allumée excentrique. Et pour cause, encore aujourd’hui, elle est facilement dépeinte comme « folle » par les journalistes qui la reçoivent sur le petit écran. Il suffit de l’écouter, pourtant, pour trouver un sens profond et même une exquise tendance au pied-de-nez derrière chacune de ses paroles. Non, Brigitte Fontaine n’est pas folle : elle est l’une des grandes sages de notre époque. L’habit farfelu ne fait pas le bouffon.

 Revenons-en au concert qui s’est joué à guichet fermé. C’était un Olympia bien aseptisé qui nous a accueillis ce soir-là À l’entrée, gel hydroalcoolique de circonstance, contrôle des billets, et placement par groupes avec un fauteuil de libre séparant chaque petit « cluster ». La salle de spectacle avait prévenu par email : masque obligatoire, pas de première partie, « l’artiste sera sur scène à 21 h pétantes ». Sonnent 21 h et la salle comble trépigne d’impatience. Sagement assis, les membres du public attendent que la reine Brigitte prenne place sur le trône imposant qui siège sur la scène, seul élément scénographique présent avec les guitares posées là pour l’unique guitariste qui sera sur scène avec elle toute la soirée.

 

 

Les lumières s’éteignent et l’excitation redouble. Arrivant de gauche, un homme s’avance, c’est Yan Péchin; sur la droite, Brigitte Fontaine fait sa première apparition. Arrivés à hauteur l’un de l’autre, ils se font face, s’arrêtent, et poussent un cri — d’intimidation ou de ralliement, le choix leur appartient. Elle repart. Il prend place, empoigne une première guitare électrique et commence à jouer. Quelques secondes plus tard réapparaît Brigitte Fontaine, toute vêtue de rouge. Sur sa combinaison rouge plastique, elle porte une sorte de petite en cuir, une sorte de patchwork multicolore, sur lequel on peut apercevoir le logo de Motorhead. Aux pieds, des rangers imposantes et irisées. Dans toute la salle commencent à résonner des éructations qui rythment l’avancée de la reine jusqu’à son trône de peau de serpent. Un premier « Ta gueule » lui répond. Silence. Reprise des éructations. « Ta gueule ! ». Le petit jeu continue encore quelque temps entre les deux artistes, jusqu’à sa prise de position sur le siège doré. Brigitte Fontaine arrive sur scène ainsi : priée de fermer sa gueule avant même le début du spectacle. Éternelle rebelle interdite de télévision pendant quatre ans sous Pompidou, ce soir, elle ne fermera pas sa gueule pour l’heure et demi qui vient.

 

 


Sorti en 2020, l’album Terre Neuve constituera la majorité des titres interprétés ce soir. Le concert débute avec un « Je vous déteste » drôle et touchant qui révèle toute la facétie que cache la chanteuse sous des textes presque toujours à contre-courant, bien consciente « qu’on ne peut pas plaire à tout le monde ». Suivront « Les Beaux Animaux », « Haute Sécurité », « Parlons d’autre chose », ainsi que le fantastique « J’irai pas », doigt d’honneur aux institutions quelles qu’elles soient. Entre deux morceaux aussi, un hommage à Annie Cordy et à sa « Bonne du Curé », chanté par le guitariste a capella. Quelques clins d’œil aussi à Philippe Katerine (« Des bisous, des bisous, y’a que ça de vrai, non ? »), et à Barbara, que Brigitte Fontaine prend plaisir à « imiter » en reprenant Marienbad (« Moi aussi j’peux chanter du Barbara hein » — elle se gausse sur scène). Puis Brigitte Fontaine entonne sa Vendetta —plaisir étrange à entendre une femme de 80 ans éructer « Masculin assassin ». Un titre qui fait écho à son « Patriarcat » de 1977, qu’elle chantera aussi, même si en 43 ans la voix a changé. La voix a changé et Brigitte Fontaine n’a certainement plus l’énergie d’un Mick Jaeger en rut des années 70 mais elle garde toute sa gouaille. On devine quand même la mélancolie, qui n’épargne personne, mais qui semble être prise à contre-pied dans le surprenant « Blues Kenavo ».

 

 
Un hommage à « Monsieur le Chef de Gare de la Tour-de-Carol », un court monologue humoristique sur un homme qui « revenant d’un long voyage retrouve sa femme aveugle mais capable de lui faire un gâteau » qui laisse la salle hilare, et voici déjà l’heure du rappel. Sur le sol de l’Olympia les pieds tapent et réclament le retour de la chanteuse. La soirée se conclura sur « Terre Neuve », titre éponyme du dernier album.

On priera le public masqué de patienter avant de se lever pour éviter la ruée. Les lumières se rallument. La messe est finie.

Le 6 septembre 2020, alors que les mois derniers ont vu la population des « vieux » (comme elle préfère les appeler) priée de rester chez elle bien confinée, comme s’ils étaient des choses fragiles et précieuses à ranger au placard, Brigitte Fontaine nous éclaire encore de son énergie unique. Poète, éternelle enfant pour certains, grande artiste, grande femme — dimanche dernier, elle a rouvert l’Olympia.

 


 
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écrit par

Emilie Fenaughty

Contributrice libre pour Janis, nouveau média 100% musique lancé par LiveTonight

Publié le mardi 15 septembre 2020, mis à jour le mardi 15 septembre 2020

ENCORE CURIEUX ?